La carpe et la mort  -   Martine Papiernik Info

 

Que le temps soit beau, incertain, ou mauvais, il arrivait à l’heure de l’ouverture du parc, sa canne à pêche démontée enveloppée dans un sac qu’il portait sur l’épaule, comme un carquois.
Il avait bricolé une petite carriole avec un reste de voiture d’enfant ancienne dont il avait remplacé le berceau par une caisse en bois recouvert d’une bâche. Il y mettait chaque matin une boite avec les appâts, une épuisette, un casse-croûte qu’il avait préparé la veille, un parapluie qui lui servait d’ombrelle en été, et un petit banc pliant recouvert de toile rayée. Il l’avait un jour trouvé sur une décharge et en était tombé amoureux. Peut-être lui rappelait-il un temps plus heureux, un bord de mer où venaient mourir des vagues, mais il n’y avait jamais réfléchi.

Il n’emportait pas de récipient pour mettre les poissons qu’il pêchait et qu’il se contentait de remettre à l’eau après les avoir décrochés de l’hameçon. Il ne mangeait jamais de poisson. La seule vue de la chair pâle et de l’oeil blanc dans une assiette lui donnait la nausée. Chaque matin pourtant il arrivait au bord du bassin, remontait sa canne à pêche, s’installait sur son petit banc, et regardait l’eau stagnante. Il se mettait en mouvement seulement lorsque le bouchon se mettait à plonger. « Saloperie de bestiole », disait-il invariablement en sortant le poisson de l’eau, comme s’il lui en voulait de l’avoir dérangé. Puis il reprenait sa contemplation de l’eau.

Le temps était beau ce jour là, le ciel tristement bleu, strié de quelques rares nuages blancs s’étirant dans un souffle de vent léger. Il était toujours le premier à s’installer, et les autres pêcheurs avaient vite compris qu’il préférait être seul. Sa barbe grise était longue, pas comme celle de ces quinquagénaires bellâtres, qui couraient chaque jour sur le chemin et qu’il voyait arriver de loin, les lorgnant de dessous la visière de sa vieille casquette. Au cours de son enfermement il avait appris à se taire, et maintenant qu’il était libre, il se taisait par habitude.

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Que le temps soit beau, incertain, ou mauvais, il arrivait à l’heure de l’ouverture du parc, sa canne à pêche démontée enveloppée dans un sac qu’il portait sur l’épaule, comme un carquois.
Il avait bricolé une petite carriole avec un reste de voiture d’enfant ancienne dont il avait remplacé le berceau par une caisse en bois recouvert d’une bâche. Il y mettait chaque matin une boite avec les appâts, une épuisette, un casse-croûte qu’il avait préparé la veille, un parapluie qui lui servait d’ombrelle en été, et un petit banc pliant recouvert de toile rayée. Il l’avait un jour trouvé sur une décharge et en était tombé amoureux. Peut-être lui rappelait-il un temps plus heureux, un bord de mer où venaient mourir des vagues, mais il n’y avait jamais réfléchi.

Il n’emportait pas de récipient pour mettre les poissons qu’il pêchait et qu’il se contentait de remettre à l’eau après les avoir décrochés de l’hameçon. Il ne mangeait jamais de poisson. La seule vue de la chair pâle et de l’oeil blanc dans une assiette lui donnait la nausée. Chaque matin pourtant il arrivait au bord du bassin, remontait sa canne à pêche, s’installait sur son petit banc, et regardait l’eau stagnante. Il se mettait en mouvement seulement lorsque le bouchon se mettait à plonger. « Saloperie de bestiole », disait-il invariablement en sortant le poisson de l’eau, comme s’il lui en voulait de l’avoir dérangé. Puis il reprenait sa contemplation de l’eau.

Le temps était beau ce jour là, le ciel tristement bleu, strié de quelques rares nuages blancs s’étirant dans un souffle de vent léger. Il était toujours le premier à s’installer, et les autres pêcheurs avaient vite compris qu’il préférait être seul. Sa barbe grise était longue, pas comme celle de ces quinquagénaires bellâtres, qui couraient chaque jour sur le chemin et qu’il voyait arriver de loin, les lorgnant de dessous la visière de sa vieille casquette. Au cours de son enfermement il avait appris à se taire, et maintenant qu’il était libre, il se taisait par habitude.

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