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Egarements – volet de gauche
— C’est facile, vous ne pouvez pas vous tromper, m’indique l’infirmière. Vous prenez le couloir à gauche et c’est la première chambre en face de vous. Elle est encore sédatée, ajoute-t-elle, mais elle devrait pouvoir vous entendre.
Elle a vieilli de dix ans depuis que je l’ai vue la semaine dernière. Pas étonnant, peut-être, si on considère qu’entre-temps elle est morte, puis a été ramenée à la vie par l’équipe médicale. Elle parait minuscule dans ce grand lit blanc. Je suis prise au dépourvu. Je ne m’attendais pas à être autorisée à entrer dans le service de réanimation et encore moins à pouvoir lui parler. Que vais-je lui dire ? Que dit-on à quelqu’un qui a été mort, même brièvement ?
Dehors, le soleil brille. C’est une magnifique journée d’automne. La lumière rasante de cette fin d’après-midi avive l’éclat flamboyant des feuilles dorées des chênes, souligne la profondeur des rouges qui habillent les arbustes et illumine le vert intense des prairies. Il fait beau à n’y pas croire, comme dans ce poème d’Aragon. Finalement, mon inquiétude de ne pas trouver les mots justes était probablement futile. Ma mère est un peu confuse. Elle semble me reconnaître, mais dit des choses étranges. Sa voix a changé. La langue aussi. Elle ne s’exprime plus que dans sa langue maternelle. C’est ma langue maternelle à moi aussi, évidemment, mais il y a si longtemps que je ne la pratique plus. J’ai l’impression dérangeante que ce n’est pas tout à fait elle dans ce lit. Elle me rappelle quelqu’un d’autre. Une présence familière, mais inopportune occupe son corps, comme si, profitant de sa brève mort, ma mère l’avait ramenée avec elle de l’au-delà.

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Egarements – volet de gauche
— C’est facile, vous ne pouvez pas vous tromper, m’indique l’infirmière. Vous prenez le couloir à gauche et c’est la première chambre en face de vous. Elle est encore sédatée, ajoute-t-elle, mais elle devrait pouvoir vous entendre.
Elle a vieilli de dix ans depuis que je l’ai vue la semaine dernière. Pas étonnant, peut-être, si on considère qu’entre-temps elle est morte, puis a été ramenée à la vie par l’équipe médicale. Elle parait minuscule dans ce grand lit blanc. Je suis prise au dépourvu. Je ne m’attendais pas à être autorisée à entrer dans le service de réanimation et encore moins à pouvoir lui parler. Que vais-je lui dire ? Que dit-on à quelqu’un qui a été mort, même brièvement ?
Dehors, le soleil brille. C’est une magnifique journée d’automne. La lumière rasante de cette fin d’après-midi avive l’éclat flamboyant des feuilles dorées des chênes, souligne la profondeur des rouges qui habillent les arbustes et illumine le vert intense des prairies. Il fait beau à n’y pas croire, comme dans ce poème d’Aragon. Finalement, mon inquiétude de ne pas trouver les mots justes était probablement futile. Ma mère est un peu confuse. Elle semble me reconnaître, mais dit des choses étranges. Sa voix a changé. La langue aussi. Elle ne s’exprime plus que dans sa langue maternelle. C’est ma langue maternelle à moi aussi, évidemment, mais il y a si longtemps que je ne la pratique plus. J’ai l’impression dérangeante que ce n’est pas tout à fait elle dans ce lit. Elle me rappelle quelqu’un d’autre. Une présence familière, mais inopportune occupe son corps, comme si, profitant de sa brève mort, ma mère l’avait ramenée avec elle de l’au-delà.

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