Le tombeau  -   Philippe Graven Info

 

La première fois que Pascal vit Monsieur Gaston, le vieil homme occupait un coin fenêtre dans le Transsibérien. Quel humoriste désespéré avait-il ainsi baptisé ce havre de laissés-pour-compte en tout genre ? Personne ne s’en souvenait plus. L’appellation n’était pourtant pas usurpée. Non que ce Transsibérien-là eût jamais brimbalé des voyageurs entre Moscou et Vladivostok, mais il s’agissait quand même d’un wagon de chemin de fer. Et dans ce wagon désuet, immobilisé sur une voie de garage, régnait de novembre à mars un froid polaire si l’un ou l’autre des zozos chargés de jouer les vestales durant la nuit avait sombré dans un sommeil éthylique au lieu d’alimenter le poêle - auquel cas injures et bourrades s’abattaient à l’aube sur le coupable. Seul Monsieur Gaston ne disait mot et grattait patiemment les vitres constellées de givre ; il n’avait d’ailleurs pas coutume d’échanger plus qu’un bonjour-bonsoir avec ses compagnons d’infortune.

La première fois que Pascal mit les pieds dans le wagon, celui-ci n’était plus ce qu’il avait longtemps été, un squat minable dont la Régie des transports tolérait l’existence et où la police débarquait occasionnellement, à la recherche d’un malandrin en cavale, d’immigrés clandestins, de dealers à la petite semaine ou d’adolescents fugueurs. Depuis lors, le Transsibérien avait passé sous la coupe de l’administration qui en avait banni la mixité et amélioré à moindres frais les conditions d’existence. En outre, une infirmière et un assistant social y faisaient dorénavant des tournées régulières.

De ce fait même, la population avait elle aussi changé. Les marginaux anonymes étaient rares, désormais - clochards préférant la liberté du wagon à la discipline de l’Armée du Salut et autres oiseaux de passage envolés au matin. Les occupants actuels, dûment identifiés et enregistrés, séjournaient qui à demeure, qui à répétition après des absences inexpliquées. Se côtoyaient pêle-mêle, suivant la conjoncture et la saison, jeunes sans emploi, chômeurs en fin de droits, veufs désemparés et retraités expulsés de chez eux parce que leur loyer avait augmenté plus vite que leur pension.

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La première fois que Pascal vit Monsieur Gaston, le vieil homme occupait un coin fenêtre dans le Transsibérien. Quel humoriste désespéré avait-il ainsi baptisé ce havre de laissés-pour-compte en tout genre ? Personne ne s’en souvenait plus. L’appellation n’était pourtant pas usurpée. Non que ce Transsibérien-là eût jamais brimbalé des voyageurs entre Moscou et Vladivostok, mais il s’agissait quand même d’un wagon de chemin de fer. Et dans ce wagon désuet, immobilisé sur une voie de garage, régnait de novembre à mars un froid polaire si l’un ou l’autre des zozos chargés de jouer les vestales durant la nuit avait sombré dans un sommeil éthylique au lieu d’alimenter le poêle - auquel cas injures et bourrades s’abattaient à l’aube sur le coupable. Seul Monsieur Gaston ne disait mot et grattait patiemment les vitres constellées de givre ; il n’avait d’ailleurs pas coutume d’échanger plus qu’un bonjour-bonsoir avec ses compagnons d’infortune.

La première fois que Pascal mit les pieds dans le wagon, celui-ci n’était plus ce qu’il avait longtemps été, un squat minable dont la Régie des transports tolérait l’existence et où la police débarquait occasionnellement, à la recherche d’un malandrin en cavale, d’immigrés clandestins, de dealers à la petite semaine ou d’adolescents fugueurs. Depuis lors, le Transsibérien avait passé sous la coupe de l’administration qui en avait banni la mixité et amélioré à moindres frais les conditions d’existence. En outre, une infirmière et un assistant social y faisaient dorénavant des tournées régulières.

De ce fait même, la population avait elle aussi changé. Les marginaux anonymes étaient rares, désormais - clochards préférant la liberté du wagon à la discipline de l’Armée du Salut et autres oiseaux de passage envolés au matin. Les occupants actuels, dûment identifiés et enregistrés, séjournaient qui à demeure, qui à répétition après des absences inexpliquées. Se côtoyaient pêle-mêle, suivant la conjoncture et la saison, jeunes sans emploi, chômeurs en fin de droits, veufs désemparés et retraités expulsés de chez eux parce que leur loyer avait augmenté plus vite que leur pension.

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