Jusqu’au dernier soupir  -   Philippe Graven Info

 

“Il flotte autour de moi comme un parfum de mort”, répète Mathieu d’une voix éraillée par un demi-siècle de tabagisme.
Assis près de la fenêtre, les mèches blanches en désordre, les mains tavelées d’éphélides reposant sur les genoux, le vieil homme se rappelle clairement le jour où cette réflexion lui a pour la première fois traversé l’esprit.
C’était il y a trente ans, dans cette même pièce.
Elle n’a guère changé depuis. Les peintures ont été refaites, les tapis rafraîchis et les rideaux imprégnés de nicotine régulièrement remplacés, mais non les meubles ni les gravures du Piranèse qui ornent les murs.
Sur le bureau en teck, des photos qu’il ne saurait plus toutes dater sont enchâssées dans un cube de plexiglas : Valérie assise à la terrasse du Café Florian le jour de leurs noces d’argent ; Martine, l’aînée des trois enfants, jolie brune accroupie devant un sapin de Noël étincelant ; Alain en costume de bain, exhibant des pectoraux avantageux ; Thomas, sérieux comme un pape dans son uniforme de polytechnicien. La photo de Martine est invariablement orientée vers son père, de sorte qu’Alain occupe en permanence la face cachée du cube. Petits-fils et petites-filles sont là, eux aussi, gracieux ou grimaçants ; forme du visage, front, nez, regard ou sourire, l’air de famille est indéniable, ce dont Mathieu pourrait tirer une certaine fierté s’il avait la corde patriarcale plus sensible.
La cime du bouleau qui jadis effleurait le balcon atteint maintenant le huitième étage ; impossible, désormais, d’observer ou même d’entendre roucouler le couple de pigeons (des habitués, se plaisait-il à croire) qui venaient y nicher au printemps. Retournent-ils encore à leur arbre familier ? Il n’en sait rien, faute d’avoir interrogé les locataires, qu’il salue à peine dans l’ascenseur.
Quoi d’autre ? Ah oui ! les disques.
Ils ont peu à peu envahi les bibliothèques au point d’en chasser les livres — sacrifice des mots aux notes que Mathieu ne regrette pas, car la musique, les voix surtout, l’émeut bien davantage que la lecture. Les élégies les plus douloureuses peuvent lui serrer le cœur, mais When I am laid in Earth, Erbarme Dich, mein Gott, Lascia ch’Io pianga, Der Leiermann ou le Miserere d’Allegri, qu’il écoute en cet instant, le mettent au bord des larmes s’il est en compagnie et le font pleurer lorsqu’il est seul. “Et ton oreille a moins souffert de l’âge que ta vue”, lui chuchote sa pensée noyée dans les souvenirs.
Les disques, justement...

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“Il flotte autour de moi comme un parfum de mort”, répète Mathieu d’une voix éraillée par un demi-siècle de tabagisme.
Assis près de la fenêtre, les mèches blanches en désordre, les mains tavelées d’éphélides reposant sur les genoux, le vieil homme se rappelle clairement le jour où cette réflexion lui a pour la première fois traversé l’esprit.
C’était il y a trente ans, dans cette même pièce.
Elle n’a guère changé depuis. Les peintures ont été refaites, les tapis rafraîchis et les rideaux imprégnés de nicotine régulièrement remplacés, mais non les meubles ni les gravures du Piranèse qui ornent les murs.
Sur le bureau en teck, des photos qu’il ne saurait plus toutes dater sont enchâssées dans un cube de plexiglas : Valérie assise à la terrasse du Café Florian le jour de leurs noces d’argent ; Martine, l’aînée des trois enfants, jolie brune accroupie devant un sapin de Noël étincelant ; Alain en costume de bain, exhibant des pectoraux avantageux ; Thomas, sérieux comme un pape dans son uniforme de polytechnicien. La photo de Martine est invariablement orientée vers son père, de sorte qu’Alain occupe en permanence la face cachée du cube. Petits-fils et petites-filles sont là, eux aussi, gracieux ou grimaçants ; forme du visage, front, nez, regard ou sourire, l’air de famille est indéniable, ce dont Mathieu pourrait tirer une certaine fierté s’il avait la corde patriarcale plus sensible.
La cime du bouleau qui jadis effleurait le balcon atteint maintenant le huitième étage ; impossible, désormais, d’observer ou même d’entendre roucouler le couple de pigeons (des habitués, se plaisait-il à croire) qui venaient y nicher au printemps. Retournent-ils encore à leur arbre familier ? Il n’en sait rien, faute d’avoir interrogé les locataires, qu’il salue à peine dans l’ascenseur.
Quoi d’autre ? Ah oui ! les disques.
Ils ont peu à peu envahi les bibliothèques au point d’en chasser les livres — sacrifice des mots aux notes que Mathieu ne regrette pas, car la musique, les voix surtout, l’émeut bien davantage que la lecture. Les élégies les plus douloureuses peuvent lui serrer le cœur, mais When I am laid in Earth, Erbarme Dich, mein Gott, Lascia ch’Io pianga, Der Leiermann ou le Miserere d’Allegri, qu’il écoute en cet instant, le mettent au bord des larmes s’il est en compagnie et le font pleurer lorsqu’il est seul. “Et ton oreille a moins souffert de l’âge que ta vue”, lui chuchote sa pensée noyée dans les souvenirs.
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