Tour de passe  -   André Kasper Info

 

Gustave marchait d’un bon pas, avalait un dédale de rues et de ruelles. Le pavé glissant l’obligeait à regarder en-bas, mais aussi vers la circulation, car les fiacres faisaient parfois de brusques écarts. Les cris, l’agitation, les enseignes, les boulevards pompeux, Gustave détestait Paris. Il tenta de se remémorer de charmantes anecdotes, de beaux souvenirs, en vain. Alors il se concentra sur son rendez-vous, et une ironie teinta perspectives et habitants.

Il se rendait chaque semaine chez Manon-la-pâte. Une saillie en vitesse et la vie bourgoise reprenait son cours. Cette grosse femme d’âge mûr aux airs de matrone efficace lui plaisait, à sa façon.
— Allez, Tatave, files te laver, et n’oublie pas le savon.

Gustave en chaussettes et en chemise s’exécuta. Quand il revint, Manon était en train de se déshabiller, découvrant un corset couleur anthracite qui, à la force de son lacet noué dans le dos, dessinait une taille dans sa silhouette massive qui lui valait plusieurs de ses surnoms.
— Oh mais c’est joli, ça !
— Ben quoi, moi aussi j’aime les belles choses...
Gustave s’approcha du lacet, en caressa le parcours du doigt.
— Délaces pas, hein ! Après, faudra encore tout que j’y refasse.
— Non, je regarde, ça m’intrigue. Est-ce que je peux regarder pendant...
— Les hommes, dès que c’est nouveau...d’accord, mon Tatave.

Elle se cambra en avant sur le lit, son ample fessier en surplomb des couvertures, le dos plongeant vers le flot de coussins où sa tête s’enfouissait. Manon ressembla bientôt à un remorqueur à la large proue secouée par le roulis.

Gustave la besogna avec constance, sans perdre des yeux l’assemblage du corset. Il constata que ses coups de rein et les déhanchés qu’ils provocaient n’affectaient pas la symétrie des deux pans du tissu. Intrigué il poursuivit son observation en variant vigueur et amplitude. Au bout d’un moment, Manon, la tête émergeant vaguement des coussins, s’exclama :
— T’as eu une semaine chargée, mon Tatave, ou c’est ta bourgoise qui boude ?

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Gustave marchait d’un bon pas, avalait un dédale de rues et de ruelles. Le pavé glissant l’obligeait à regarder en-bas, mais aussi vers la circulation, car les fiacres faisaient parfois de brusques écarts. Les cris, l’agitation, les enseignes, les boulevards pompeux, Gustave détestait Paris. Il tenta de se remémorer de charmantes anecdotes, de beaux souvenirs, en vain. Alors il se concentra sur son rendez-vous, et une ironie teinta perspectives et habitants.

Il se rendait chaque semaine chez Manon-la-pâte. Une saillie en vitesse et la vie bourgoise reprenait son cours. Cette grosse femme d’âge mûr aux airs de matrone efficace lui plaisait, à sa façon.
— Allez, Tatave, files te laver, et n’oublie pas le savon.

Gustave en chaussettes et en chemise s’exécuta. Quand il revint, Manon était en train de se déshabiller, découvrant un corset couleur anthracite qui, à la force de son lacet noué dans le dos, dessinait une taille dans sa silhouette massive qui lui valait plusieurs de ses surnoms.
— Oh mais c’est joli, ça !
— Ben quoi, moi aussi j’aime les belles choses...
Gustave s’approcha du lacet, en caressa le parcours du doigt.
— Délaces pas, hein ! Après, faudra encore tout que j’y refasse.
— Non, je regarde, ça m’intrigue. Est-ce que je peux regarder pendant...
— Les hommes, dès que c’est nouveau...d’accord, mon Tatave.

Elle se cambra en avant sur le lit, son ample fessier en surplomb des couvertures, le dos plongeant vers le flot de coussins où sa tête s’enfouissait. Manon ressembla bientôt à un remorqueur à la large proue secouée par le roulis.

Gustave la besogna avec constance, sans perdre des yeux l’assemblage du corset. Il constata que ses coups de rein et les déhanchés qu’ils provocaient n’affectaient pas la symétrie des deux pans du tissu. Intrigué il poursuivit son observation en variant vigueur et amplitude. Au bout d’un moment, Manon, la tête émergeant vaguement des coussins, s’exclama :
— T’as eu une semaine chargée, mon Tatave, ou c’est ta bourgoise qui boude ?

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