Le lapin bleu de petit paul (4/20)  -   Martine Papiernik Info

 

Odette est arrivée très tôt dans sa tanière. Elle s’est trainée hors de chez elle, épuisée par une nuit agitée, le ventre tordu par des spasmes douloureux. Elle est là depuis des heures, attendant qu’Irène se montre. La jeune femme est arrivée vers onze heures, et Odette s’est levée de son siège pour mieux la regarder. Irène s’est arrêtée sur le trottoir, entourée par des amis qui entrent ou sortent de la faculté, et qui lui parlent avec animation. Elle leur répond, leur sourit, embrasse certain d’entre eux. Elle est toujours aussi séduisante. Odette la voit de face, contemple l’ovale parfait de son visage, imagine le regard ombré par les long cils. Irène rit, la tête rejetée en arrière, avec ce rire de gorge qu’Odette n’entend pas, mais qui persiste dans son souvenir. Elle pose la main sur l’épaule de l’homme à sa droite, un bel homme, la quarantaine élégante, qui ne quitte pas Irène des yeux.

Comme avant son départ, (une éternité) elle sent la jalousie lui tordre la poitrine. Puis Irène salue, s’éloigne et Odette la perd de vue. Elle l’imagine prenant l’ascenseur, ou montant rapidement les étages, plus par impatience que par nécessité, pénétrant dans le laboratoire dont elle connaît chaque recoin. Dans quel endroit s’est-elle installée ? Lui a-t-on donné le bureau qu’elles partageaient ?

Cette idée lui est insupportable. Elle l’imagine dans le long corridor, allant d’une pièce à l’autre, parlant à chacun, rendant les sourires, discutant avec Lisa de son avenir. Odette, elle, n’a pas d’avenir. Pas de projets, sauf les obligations minuscules qu’elle s’est forgées au fil des jours et qui occupent quand même son espace et son temps. Irène a un avenir. Des amis. Des sourires plein le visage, qu’on lui renvoie comme dans un miroir. Irène est là, vivante, alors qu’elle aurait voulu la voir disparaître de sa mémoire.

Odette ne quitte pas des yeux le trottoir d’en face, de peur de ne pas la voir lorsqu’elle sortira.

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Odette est arrivée très tôt dans sa tanière. Elle s’est trainée hors de chez elle, épuisée par une nuit agitée, le ventre tordu par des spasmes douloureux. Elle est là depuis des heures, attendant qu’Irène se montre. La jeune femme est arrivée vers onze heures, et Odette s’est levée de son siège pour mieux la regarder. Irène s’est arrêtée sur le trottoir, entourée par des amis qui entrent ou sortent de la faculté, et qui lui parlent avec animation. Elle leur répond, leur sourit, embrasse certain d’entre eux. Elle est toujours aussi séduisante. Odette la voit de face, contemple l’ovale parfait de son visage, imagine le regard ombré par les long cils. Irène rit, la tête rejetée en arrière, avec ce rire de gorge qu’Odette n’entend pas, mais qui persiste dans son souvenir. Elle pose la main sur l’épaule de l’homme à sa droite, un bel homme, la quarantaine élégante, qui ne quitte pas Irène des yeux.

Comme avant son départ, (une éternité) elle sent la jalousie lui tordre la poitrine. Puis Irène salue, s’éloigne et Odette la perd de vue. Elle l’imagine prenant l’ascenseur, ou montant rapidement les étages, plus par impatience que par nécessité, pénétrant dans le laboratoire dont elle connaît chaque recoin. Dans quel endroit s’est-elle installée ? Lui a-t-on donné le bureau qu’elles partageaient ?

Cette idée lui est insupportable. Elle l’imagine dans le long corridor, allant d’une pièce à l’autre, parlant à chacun, rendant les sourires, discutant avec Lisa de son avenir. Odette, elle, n’a pas d’avenir. Pas de projets, sauf les obligations minuscules qu’elle s’est forgées au fil des jours et qui occupent quand même son espace et son temps. Irène a un avenir. Des amis. Des sourires plein le visage, qu’on lui renvoie comme dans un miroir. Irène est là, vivante, alors qu’elle aurait voulu la voir disparaître de sa mémoire.

Odette ne quitte pas des yeux le trottoir d’en face, de peur de ne pas la voir lorsqu’elle sortira.

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