Le lapin bleu de petit paul (1/20)  -   Martine Papiernik Info

 

Irène est de retour !

Comme à son habitude, Odette s’est postée derrière le rideau à peine entr’ouvert qui masque la fenêtre de son « belvédère ». Elle ne l’a aperçue que de dos, mais l’a reconnue immédiatement. Elle s’est levée de son fauteuil, le cœur battant, prête à se précipiter dans la rue. Il y a trois ans qu’elle ne l’a pas vue, mais sa présence, si prés d’elle, bouleverse déjà l’équilibre précaire de la vie qu’elle s’est construite depuis son départ. Elle se cale à nouveau dans son fauteuil, le dos bien droit, les deux mains posées sur les accoudoirs, les yeux clos, et respire profondément, tentant de reprendre son calme. Puis elle saisit sur la petite table le stylo et le cahier à couverture cartonnée et à pages numérotées qu’elle utilisait au laboratoire et qui lui sert maintenant de journal. Elle écrit simplement : « 10 h 30, Irène est de retour. » Elle lève à nouveau les yeux, mais la longue silhouette toujours aussi juvénile a disparu derrière l’immeuble de façade qui, de l’autre coté de la rue, masque le parvis de l’université et l’entrée de la tour.

Son « belvédère », sa « résidence secondaire », comme elle dit parfois, quand un reste d’humour affleure encore, est situé au premier étage d’un petit immeuble presque insalubre, qui doit être un survivant du village construit au dix-huitième siècle hors les portes de la ville. Lorsqu’elle a quitté le laboratoire dans des conditions si difficiles qu’elle ne peut encore les évoquer sans désespoir, elle a souvent erré dans le quartier, s’asseyant dans la partie sombre des cafés où ses anciens collègues venaient parfois prendre un verre. Un peu crispés, ils lui disaient bonjour, quand ils remarquaient sa présence, sans jamais l’inviter à se joindre à eux. Elle les regardait de loin, essayait désespérément de comprendre ce qu’ils disaient, et pour ne pas passer devant eux, attendait qu’ils partent pour sortir. Puis un jour elle a vu cette affichette manuscrite sur la vitrine du cordonnier dont la boutique est située juste en face du bâtiment de l’université. Le vieil homme était tapi derrière son comptoir, enveloppé dans l’odeur de cuir et de poussière et comme marqué par l’empreinte des milliers de souliers réparés au cours de sa vie.

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Irène est de retour !

Comme à son habitude, Odette s’est postée derrière le rideau à peine entr’ouvert qui masque la fenêtre de son « belvédère ». Elle ne l’a aperçue que de dos, mais l’a reconnue immédiatement. Elle s’est levée de son fauteuil, le cœur battant, prête à se précipiter dans la rue. Il y a trois ans qu’elle ne l’a pas vue, mais sa présence, si prés d’elle, bouleverse déjà l’équilibre précaire de la vie qu’elle s’est construite depuis son départ. Elle se cale à nouveau dans son fauteuil, le dos bien droit, les deux mains posées sur les accoudoirs, les yeux clos, et respire profondément, tentant de reprendre son calme. Puis elle saisit sur la petite table le stylo et le cahier à couverture cartonnée et à pages numérotées qu’elle utilisait au laboratoire et qui lui sert maintenant de journal. Elle écrit simplement : « 10 h 30, Irène est de retour. » Elle lève à nouveau les yeux, mais la longue silhouette toujours aussi juvénile a disparu derrière l’immeuble de façade qui, de l’autre coté de la rue, masque le parvis de l’université et l’entrée de la tour.

Son « belvédère », sa « résidence secondaire », comme elle dit parfois, quand un reste d’humour affleure encore, est situé au premier étage d’un petit immeuble presque insalubre, qui doit être un survivant du village construit au dix-huitième siècle hors les portes de la ville. Lorsqu’elle a quitté le laboratoire dans des conditions si difficiles qu’elle ne peut encore les évoquer sans désespoir, elle a souvent erré dans le quartier, s’asseyant dans la partie sombre des cafés où ses anciens collègues venaient parfois prendre un verre. Un peu crispés, ils lui disaient bonjour, quand ils remarquaient sa présence, sans jamais l’inviter à se joindre à eux. Elle les regardait de loin, essayait désespérément de comprendre ce qu’ils disaient, et pour ne pas passer devant eux, attendait qu’ils partent pour sortir. Puis un jour elle a vu cette affichette manuscrite sur la vitrine du cordonnier dont la boutique est située juste en face du bâtiment de l’université. Le vieil homme était tapi derrière son comptoir, enveloppé dans l’odeur de cuir et de poussière et comme marqué par l’empreinte des milliers de souliers réparés au cours de sa vie.

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