La funambule  -   Emmanuelle Cart-Tanneur Info

 

Elle a choisi le jour et le lieu. Le jour, ou plutôt la nuit, une nuit sans lune qui abritera, dans l’immunité de son obscurité, ses premiers pas. L’endroit est celui où la frontière n’est que ligne sur les cartes ; où la démarcation n’est que virtuelle, sans check-points ni barrages armés. Personne ne s’aventure jamais sur ces terres désertes, pourtant traversées, comme tout le pays, par cette séparation, matérialisation humaine d’une haine atavique entre ceux du Sud et ceux du Nord.

J’ai froid.

Pas après pas, elle avance. Ses pieds nus laissent leur empreinte sur le sable encore glacé de la nuit. C’est une oeuvre qu’elle accomplit, une œuvre qu’elle dessine et dont elle trace, mètre après mètre, l’esquisse sur la terre de ses pères.

Quand commenceront-ils à me voir ?

Bientôt, le soleil va se lever. Elle sait que c’est alors que l’épreuve commencera vraiment. Jusque là, elle a été étonnée de la facilité des choses : il lui a suffi de rejoindre le point zéro, repéré sur les cartes et désert comme elle l’avait pensé. De se préparer, très vite, sans réfléchir, comme elle l’avait décidé et puis de s’élancer : un pas, puis un autre, et elle a très vite convaincu son corps, et sa tête, de ne plus lui demander pourquoi elle était là, ce qu’elle était en train de faire, à quoi tout cela rimait : marcher, pas après pas. Marcher, droit devant – sans se demander vers quoi.

Moi seule encore sais pourquoi je marche sur le fil.

Au Nord comme du Sud, la nuit est la même. À sa droite et à sa gauche, elle les imagine. Enfants éveillés par une caresse de mère, hommes fatigués par les nuits inquiètes, femmes déjà affairées, vieillards insomniaques. Et soldats. De part et d’autre, tous sont semblables, à la différence près d’un pan de costume ou d’un uniforme. Les armes sont identiques, comme le sont les crayons des écoliers.
Et pourtant on les utilise pour tuer ceux qui vivent de l’autre côté.

Je ne veux plus vivre ainsi. Serais-je donc la seule ?

Elle n’aurait jamais imaginé se dévoiler ainsi. Bientôt, tous la verront, quand le jour naîtra. Les premiers seront peut-être intrigués, d’autres effrayés, d’autres encore stupéfaits, par son audace, par son impudeur ou par son courage. Mais pour elle il ne s’agit pas de courage. Juste d’une nécessité, celle, absolue, de tenter de faire cesser ces luttes fratricides – et tant pis si son action est dérisoire. Il fallait qu’elle essaie. Elle aura essayé.

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Elle a choisi le jour et le lieu. Le jour, ou plutôt la nuit, une nuit sans lune qui abritera, dans l’immunité de son obscurité, ses premiers pas. L’endroit est celui où la frontière n’est que ligne sur les cartes ; où la démarcation n’est que virtuelle, sans check-points ni barrages armés. Personne ne s’aventure jamais sur ces terres désertes, pourtant traversées, comme tout le pays, par cette séparation, matérialisation humaine d’une haine atavique entre ceux du Sud et ceux du Nord.

J’ai froid.

Pas après pas, elle avance. Ses pieds nus laissent leur empreinte sur le sable encore glacé de la nuit. C’est une oeuvre qu’elle accomplit, une œuvre qu’elle dessine et dont elle trace, mètre après mètre, l’esquisse sur la terre de ses pères.

Quand commenceront-ils à me voir ?

Bientôt, le soleil va se lever. Elle sait que c’est alors que l’épreuve commencera vraiment. Jusque là, elle a été étonnée de la facilité des choses : il lui a suffi de rejoindre le point zéro, repéré sur les cartes et désert comme elle l’avait pensé. De se préparer, très vite, sans réfléchir, comme elle l’avait décidé et puis de s’élancer : un pas, puis un autre, et elle a très vite convaincu son corps, et sa tête, de ne plus lui demander pourquoi elle était là, ce qu’elle était en train de faire, à quoi tout cela rimait : marcher, pas après pas. Marcher, droit devant – sans se demander vers quoi.

Moi seule encore sais pourquoi je marche sur le fil.

Au Nord comme du Sud, la nuit est la même. À sa droite et à sa gauche, elle les imagine. Enfants éveillés par une caresse de mère, hommes fatigués par les nuits inquiètes, femmes déjà affairées, vieillards insomniaques. Et soldats. De part et d’autre, tous sont semblables, à la différence près d’un pan de costume ou d’un uniforme. Les armes sont identiques, comme le sont les crayons des écoliers.
Et pourtant on les utilise pour tuer ceux qui vivent de l’autre côté.

Je ne veux plus vivre ainsi. Serais-je donc la seule ?

Elle n’aurait jamais imaginé se dévoiler ainsi. Bientôt, tous la verront, quand le jour naîtra. Les premiers seront peut-être intrigués, d’autres effrayés, d’autres encore stupéfaits, par son audace, par son impudeur ou par son courage. Mais pour elle il ne s’agit pas de courage. Juste d’une nécessité, celle, absolue, de tenter de faire cesser ces luttes fratricides – et tant pis si son action est dérisoire. Il fallait qu’elle essaie. Elle aura essayé.

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